Publié par Mimoun HILLALI / AFITV

Brève histoire d’une ville célèbre et secrète 

Tanger ! Un nom qui ne laisse personne indifférent. Une ville que se disputent la légende et l’histoire. Une ville qui séduit les férus de récits littéraires fabuleux et de tableaux des orientalistes. Des touristes qui y viennent avec l’espoir de discerner les mystères d’une ville captivante et envoûtante. Après tout, n’est-ce pas là la fonction première du tourisme ? 

Mettons de côté la légende. Laissons aux guides du tourisme le soin de conter des histoires légendaires pour ne pas concurrencer ces passionnés de l’exotisme et de l’imaginaire collectifs.

Et concrètement. De par sa situation privilégiée sur le Détroit de Gibraltar, Tanger constitue la porte terrestre et maritime du Maroc. Erigée à la croisée des routes terrestres intercontinentales, l’Afrique et l’Europe, riveraine d’une voie maritime notoire, le Détroit de Gibraltar, qui relie l’Atlantique à la Méditerranée, Tanger veille sur les mobilités. Ville portuaire de renommée, sa réputation a longtemps a dépassé celle du Maroc, à cause ou grâce à son histoire mouvementée.

De son passé glorieux, les voyageurs de passage ne retiennent que sa période internationale (1923-1956). Il est vrai qu’au plan géopolitique, ce quart de siècle insolite a diffusé partout l’image d’une ville ouverte, tolérante et libérale à une époque où les politiques égocentriques et rivales ont vidé la notion du bon voisinage en Europe de son sens pacifique.

Preuve s’il en est besoin, que la Perle du détroit, comme la surnomme avec fierté les tangérois, a été mondialisée très tôt. Car les frères ennemis venus d’Europe et d’ailleurs, ont réappris, une fois installés à Tanger, à vivre en harmonie et découvrent les bienfaits de la cohabitation paisible. Déjà en 1856, sur les 1497 étrangers installés au Maroc, 965, soit 64,5 %, ont choisi de vivre à Tanger. 

Pour comprendre la portée de ces chiffres, revenons en arrière et revisitons brièvement l’histoire...

Tout a commencé vers 1777, lorsque le sultan Mohammed ben Abdallâh a décidé de regrouper à Tanger les consulats étrangers, jusque-là éparpillés dans les grandes villes du Maroc. Ce qui fait dire à un grand connaisseur de la ville que « Le 19e siècle qui vit l’apogée de l’expansion extra-européenne des puissances vit par la même occasion, la rapide ascension de Tanger. Aussi, cette ville s’occidentalisa de très bonne heure.

Avant tout protectorat et toute sphère d’influence elle devenait la seule porte de l’empire chérifien ouverte sur l’Europe, choisie par les nations comme base de leurs actions dans le Maghreb. Ce port devint le siège de leur rayonnement politique en même temps que le centre de pénétration commerciale voyant s’établir dans ce dessein légations et comptoirs. »

Rattrapée par l’histoire, à la signature du traité de protectorat, en 1912, Tanger fera l’objet d’une lutte acharnée entre divers prétendants : France, Angleterre, Espagne, Allemagne… Finalement, face au danger représenté par la guerre du Rif, 1921-1926, les antagonistes optent pour le moindre mal et octroient à la ville un statut international en 1923. Gérée de manière collégiale, la ville redevient marocaine en 1956.

Nonobstant l’aspect colonial des faits, Tanger a eu la primauté de la modernité et du cosmopolitisme introduits au Maroc, à une époque (fin 18e siècle) où la cohabitation avec les étrangers, notamment les Européens, était très mal vue. Au cours de son évolution à la fois rapide et précoce, Tanger a été la première ville du royaume à recevoir des équipements modernes (assainissement, électricité, automobile, téléphone…), avant que le protectorat n’en ait permis l’extension, souvent timide, au Maroc et notamment sa partie nord-ouest (cf. Maroc utile cher à Lyautey).

Aussi, faut-il rappeler, pour souligner l’importance de cette ouverture en avance sur son temps, que les légations, les consulats et les représentations commerciales ont essaimé à l’intérieur de la médina (300 Européens en 1834), et que le développement urbain extra-muros n’a commencé à déborder l’enceinte médinoise qu’à la fin des années 1910. C’est dire que Tanger a évolué au gré des facteurs exogènes, dont les empreintes perdurent encore de nos jours et semblent produire périodiquement quelques effets rétroactifs. 

Durant la période du protectorat, 1912-1956, l’entrepreneur honnête ne pouvait rien faire sans l’appui discret du gentleman dont la fortune est bâtie sur des bases impalpables. Mais, ce précurseur enclin au gain facile ne pouvait, lui non plus, rien entreprendre sans la bénédiction du promoteur probe qui se refuse pourtant à tout compromis !

Et c’est grâce à cette magie propre à Tanger, que tout le monde s’y trouve en y trouvant son compte et au-delà des affaires une douce manière de vivre. Il faut dire que les malheurs de l’Europe (crise de 1929, guerre civile en Espagne en 1936, Seconde Guerre mondiale, 1940-1945) ont fait de la zone internationale de Tanger une destination sécurisée et neutre pour les personnes, les capitaux et les biens précieux. Par la suite, la ville s’est métamorphosée et s’est construite une réputation bien faite, ou surfaite, de cité prospère ; l’épanouissement du négoce prend son envol après 1945, dans un contexte paradoxalement rassurant mais aléatoire à cause de la Guerre Froide naissante. Entre-temps, les capitaux étrangers ont afflué en masse à la recherche de refuge sûr ou d’occasion de transition avant de s’envoler vers d’autres destinations jugées plus rentables. Le mouvement de l'or à Tanger illustre clairement ce constat.

Mouvement de l'or à Tanger entre 1947 et 1956 ( en kilogrammes )

Source Jean BONJEAN

Source Jean BONJEAN

Pour mieux comprendre les données figurant sur ce tableau, il est nécessaire de rappeler certains faits. La création de l'entrepôt des métaux précieux et des pierres précieuses permettant à l'or de circuler librement entre Tanger et le reste du monde ne date que d'octobre 1947. Seulement, « Cette animation tombe rapidement à partir de 1953, avec la baisse mondiale du cours de l'or, liée au refus des Etats-Unis d'augmenter le métal, à l'amélioration des économies des grands pays occidentaux... et à l'apparition des lingots russes... ».

À cela s'ajoute l'activisme des nationalistes marocains luttant pour l'indépendance au début des années 1950. Dans une ville, où toutes les nationalités et toutes les devises circulent en liberté, le tourisme a tous les atouts pour s'épanouir. Visites de famille, tourisme d'affaires et facilité de change ont fait de Tanger, entre 1946 et 1952, un haut lieu de tourisme et d’affaires.

De plus, la disponibilité de liquidités importantes (cf. argent facile) et l’absence de perspectives d’investissement hors immobilier a rendu prohibitifs les prix du foncier. Devenu refuge des capitaux dans une ville-refuge, le foncier va commander au destin urbain de Tanger. Son statut économique, financier et fiscal (1925-1956), très avantageux à tous égards, a donné naissance à une économie artificielle basée sur la spéculation, et où seuls le foncier et l’immobilier ont pu avoir un enracinement économique et physique « tangérois ».

Et c’est la ruée vers un paradis artificiel nommé Tanger. À la veille de l'indépendance, la ville comptait 40 000 étrangers : 30 000 Espagnols, 7 000 Français, 2.500 Italiens, 1 300 Anglais, 600 Portugais, 600 Belges, 300 Américains et 200 Hollandais. À l’indépendance, 1956, Tanger entre dans une période de crise et s’avère être la ville marocaine qui a le plus souffert des conséquences d’un passé colonial particulier ! Et pour cause, le retrait de l’administration internationale et le départ subit des populations et des capitaux étrangers vont bouleverser la donne.

 Source : F. Martin-Hillali

Source : F. Martin-Hillali

Or, malgré les mesures d’urgence, timides et mal adaptées, prises par le gouvernement marocain, la ville va connaitre une crise étouffante ! Le lancement d’opérations de grande envergure (charte royale, zone franche commerciale, zone industrielle, zone d’aménagement touristique prioritaire, zone off-shore…) n’a pas produit l’effet escompté pour diverses raisons : manque de fonds, d’infrastructures et d’équipements de base. 

Plus grave, l’image de « ville riche » a survécu à la défunte période internationale et a retenti au-delà de son aire de rayonnent habituel. Alors que Tanger continue à se vider de sa richesse et sa population européennes, sa périphérie sud attire un exode rural sans précédent. Ce chassé-croisé « arrivants-partants » reflète le paradoxe d’une ville autrefois riche et d’un arrière-pays pauvre et répulsif. 

En 2005, Tanger et le Nord du Maroc ont commencé à remonter la pente, grâce à la nouvelle politique du roi Mohamed VI. Les activités socioéconomiques se réorganisent selon les critères d’un développement régional prometteur, en faisant une grande place aux équipements structurants de l’espace et aux grands chantiers (cas de Tanger-Med). 

Tanger et sa région s’éveillent et éveillent l’appétit des investisseurs et promoteurs nationaux et étrangers (cf. l’usine Renault). Et parallèlement aux affaires, nombreux sont ceux qui viennent ou reviennent (écrivains, artistes, retraités…) y résider pour tenter de revivre, ne ce serait-ce que dans leurs têtes, le mythe des années folles de Tanger. 

Mimoun HILLALI Institut supérieur international du tourisme de Tanger (AFITV)


- Au 19e siècle, quatre villes sont connues en Europe : Tanger, Fès, salé (par ses pirates) et Marrakech qui a donné son nom à l’ensemble du pays : Maroc, de l’espagnol Marruecos. 

- Carlos de NESRY : Le juif de Tanger et le Maroc. Éditions internationales de Tanger 1956, 148 pages

 - J. BONJEAN : Analyse de géographie urbaine d’une ville-port du Maroc, Tanger. Fondation nationale des sciences politiques, Paris 1967.

 Il est à noter que "les cessions à Tanger se font de gré à gré par l'intermédiaire de courtiers spécialisés : Tanger est le reflet de l'animation mondiale de l'or".

 - J. BONJEAN : Analyse de géographie urbaine d’une ville-port du Maroc –Tanger. Fondation nationale des sciences politiques, Paris 1967.

 - Martin-Hillali Francine : le Centre de Tanger : bi ou multipolarité. Thèse de troisième cycle en géographie, Université François Rabelais, 1987